Le texte de Anne-Françoise Lesuisse, mai 2010


Lorsque j’ai découvert la série Straight in the Light, j’ai écrit à Michel Mazzoni pour lui dire que j’en aimais le vide. On n’aime pas tous les vides. Il faut pour cela une texture à la désolation, un sentiment, un abandon où repose une histoire et sans doute bien d’autres choses encore qui dépassent la perception et la lecture conscientes pour animer, dans celui qui est touché par une absence, cet étrange écho.


En choisissant de se confronter aux grands espaces désertiques des Etats-Unis, Michel Mazzoni poursuit une quête, une recherche des paysages du vide entamée depuis maintenant presque dix ans. Après les « zones » indéterminées en lisière, les espaces transitionnels sans identité autre que celle d’une banalité aveugle, les lieux résiduels laissés à l’invisible[1], Mazzoni s’est donc affronté au paysage américain.


Par là même, il s’inscrit dans une histoire de la représentation dont l’héritage visuel aura façonné puis déconstruit l’idée même du paysage en Occident. En effet, les Etats-Unis appartiennent véritablement à notre idée du paysage. Ils ont, d’une certaine façon, grâce aux pionniers de la fin du XIXème siècle et des suivants, au premier plan desquels on trouve Ansel Adams et Edward Weston, qui ont mis une image sur la distance sauvage, constitué une bonne part de la représentation occidentale de ce qu’on appelle « un paysage ».


Ce paysage mythique a ensuite été déconstruit par la photographie américaine elle-même, notamment par ce courant dit des « Nouveaux topographes » au rang desquels on compte Stephen Shore, Lewis Baltz ou Robert Adams.


Pour suivre ces prédécesseurs littéralement inoubliables et néanmoins voir autrement, il m’apparaît que Michel Mazzoni a choisi de confronter ce double héritage à une déshérence radicale, celle qui lui fait dire que « ici, plus que partout ailleurs, tout peut disparaître ».


La disparition : une déclinaison du vide, certes, mais où l’imaginaire s’infiltre jusqu’à peut-être ébaucher un récit. Straight in the Light s’écarte à diverses reprises du paysage pour notamment y inciser des détails de chambre de Motels, comme une manière de réinscrire la subjectivité du photographe et sa temporalité, à la fois auteur et personnage.


La série n’est donc pas une suite de tableaux, une typologie. C’est à mon sens plutôt un scénario, une narration moderne où une solitude cherche ses traces et où les références n’ont plus valeur axiologique mais mélancolique.


Les Etats-Unis d’Amérique, cette nation où il n’y a pas de chemins, où il n’y a que des routes, comme le disait Peter Handke, grand écrivain de la solitude là encore, les Etats-Unis d’Amérique donc, ont offert à Mazzoni des endroits où l’autre s’est absenté, où celui qu’on rencontre ne viendra pas et où, par conséquent, il faut trouver ailleurs, toujours ailleurs, sa distance au monde.


La question de la distance est donc centrale dans ces images. Renforcée par le format carré qui empêche toute dispersion du regard, elle détermine le rapport entre le détail, mentionné en légende, et l’ensemble ; entre l’analytique du mot et le synthétique de l’espace. Elle élabore et tend le lien entre ce qui fait paysage et ce qui appartient au paysage. A cet égard, certaines images sont identifiées comme «Landscape » et d’autres non, laissant au spectateur le soin de soupeser ce lien et d’en tirer ses conclusions.


Neutralisées dans leur description possible par les titres, les images transportent cependant une charge affective qui doit beaucoup à la mémoire du paysage américain ou, plus précisément, à ce qui est connoté de l’Amérique dans ces déserts, à ce qu’autorisent ces espaces ouverts, chargés à la fois du possible historique et idéologique de cette nation imaginaire et de l’impossible absolu, de la déception, du ratage toujours reconduit, à cause précisément de cette mise en rapport du morceau, anodin, bizarre ou pathétique, et de l’ensemble, souvent grandiose.


On se trouve ici comme devant un exotisme d’une inquiétante étrangeté[2] et cela est renforcé par la lumière qui donne son titre à la série. Straight in the Light : la lumière ne sera donc pas contournée. Au contraire, Mazzoni la choisit verticale, la fait exister au point où elle brûle les clichés, où elle n’autorise quasiment aucune zone d’ombre. Cette décision esthétique recèle une critique politique teintée d’amertume, peu soulignée mais néanmoins présente. Car cette lumière écrasante, opératrice de lucidité, si elle ne réduit pas l’immense perspective du désert, amenuise néanmoins considérablement la profondeur métaphorique de l’horizon.

L’Amérique : un postulat non démontré ou indémontrable?


[1] Michel Mazzoni, Zones, Ed. Yellow Now. Voir aussi sur le site www.michelmazzoni.com les maquettes de Fragments – Théories, LAX ou encore ghost town.

[2] Le « Das Unheimlich » cher à Freud, « l’inquiétante étrangeté » donc, pourrait être traduit également par l’expression « ce qui n’appartient pas à la maison et pourtant y demeure », qui marque bien d’une part, le caractère familier de cet « unheimlich » qui est pourtant, et dans le même temps, teinté d’impénétrable et de fantômatique. Voir Sigmund Freud, L’inquiétante étrangeté et autres essais, Gallimard, Paris, 1985, p.7.



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Michel Mazzoni, Straight in the Light à la MAPRA, Lyon

Exposition du 12 septembre au 4 novembre 2010 dans le cadre de la Biennale de la photographie 9ph, à Lyon. Maison des Arts Plastiques Rhône Alpes (MAPRA), 9 rue Paul Chanavard - 69001 Lyon. Tél.: +33 (0)4 78 29 53 13.



Michel Mazzoni, série Straight in the Light

Michel Mazzoni, série Straight in the Light

Archives expositions personnelles France

  Michel Mazzoni, Straight in the Light
  MAPRA, Lyon
  12.09 - 04.11.2010

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